Lu dans « Le Canard Enchaîné » du 18 octobre 2006 (rubrique DOCS EN STOCK)
Lumières noires
Etre noir en France au XVIIIe siècle
Par Eric NOËL (Taillandier)
« AVERTISSEMENT : la lecture de ce livre peut provoquer des effets secondaires gênants, notamment un sentiment de découragement chez LE PEN, SARKOZY ou VILLIERS. Ces stakhanovistes du charter ont été devancés au XVIIIe par des précurseurs minutieux., tels CHOISEUL ou LOUIS XVI. Lesquels ont totalement échoué. Au siècle des Lumières, en effet, le Noir fait tache. Des intellectuels refusent, à l’image d’un VOLTAIRE, que le sang français se mélange avec celui des nègres, lesquels sont probablement issus de la copulation du singe et de la femme. L’Église s’insurge, elle, contre la présence de ces individus « ingrats, cruels et perfides ». Et surtout débauchés.
"Les lois s’empilent : en 1704, une ordonnance stipule sue les Noirs seront reconduits dans leur île. En 1716 un édit oblige à les déclarer dans les huit jours qui suivent leur arrivée. En 1763, CHOISEUL interdit toute immigration de « nègres », et ordonne leur renvoi aux colonies. On tente de faire des exemples, voire d’inventer des doubles peines, comme celle qui frappe la pauvre CATIN à Nantes. Aussitôt après avoir donné naissance à un fils né d’un Blanc, elle est expulsée à Saint-Domingue et revendue avec son fils comme esclaves. L’opinion s’émeut et les autorités doivent provisoirement adoucir leur politique d’expulsion.
"L’imagination revient au pouvoir avec l’excellent LOUIS XVI. Le serrurier ordonne la création des premiers centres de rétention ouverts dans les ports afin d’enfermer les Noirs qui seront ensuite envoyés sous les tropiques. La Police des Noirs – lointaine ancêtre de notre police de l’air et des frontières - est créée pour l’occasion.
"Mais la marée noire continue inexorablement de monter. Ces fourbes de nègres rivalisent en effet d’astuces pour tourner la réglementation. Certains vont même jusqu’à passer par l’Espagne. Et rares sont les maîtres qui respectent la loi, à l’image d’un Thomas JEFFERSON, ministre plénipotentiaire des jeunes États-Unis, ou d’un BEAUMARCHAIS. Avoir son valet esclave nègre est, en effet, très tendance, même si parallèlement il est de bon ton de militer pour l’abolition de l’esclavage, comme s’y oblige le marieur de Figaro.
"Et, finalement, cet afflux sera bénéfique pour le royaume de France. À Paris ou Marseille ils deviennent artisans, perruquiers, maîtres d’armes ou hôteliers. L’intégration passe souvent par les épousailles : trois fois plus de mariages mixtes que d’unions entre gens de couleur.. L’une des activités les plus propices au rapprochement est la prostitution, masculine ou féminine. C’est ainsi qu’un certain Thomas RÉTORÉ « a pu se servir d’un bijou qui était toujours le même et dont il faisait payer la jouissance cent louis. »
"Ce même RÉTORÉ deviendra, sous le nom de DUMAS, le premier général noir de l’armée française, et son « bijou » permettra d’enfanter le plus célèbre romancier français, l’excellent Alexandre. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Esclaves affranchis ou enfants d’esclaves seront les premiers, bien avant nos blacks-blancs-beurs, à faire carburer la société au mélange, tels le peintre Guillon LETHIÈRE qui rivalise avec DAVID ou le compositeur SAINT-GEORGE – jalousé par MOZART – qui lève, sous la Révolution, un régiment de Noirs, la « Légion de Saint-George ». Celle-ci va arrêter l’armée que DUMOURIEZ fait marcher sur Paris pour rétablir la monarchie. Le foot n’avait pas encore été inventé. »
Alain GUÉDÉ
Le 06/08/2007