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Darfour: des femmes s'engagent...

DARFOUR :  DES FEMMES S’ENGAGENT

 

Le 5 septembre 2007  le collectif « Femmes pour le Darfour », des femmes éminentes venues d’Afrique, d’Europe et des États-Unis et rentrées d’une visite de l’est du Tchad dans les camps de réfugiés venus du Darfour ont donné une conférence de presse au Press Club de France. Elles ont fait à la quinzaine de journalistes présents le compte-rendu de ce qu’elles ont vu sur le terrain. Dans l’après-midi elles ont été longuement reçues au Quai d’Orsay par la secrétaire d’État aux Droits de l’homme, Rama YADE, qui est en phase avec elles sur la question.

 

Ces femmes d’influence ont passé 72 heures (2-4 septembre) dans la région de Goz Beida, dans le sud-est du Tchad, où elles ont visité le camp de Djabal qui abrite les réfugiés du Darfour, et celui de Gassire où sont regroupées les populations déplacées. Elles y ont rencontré des groupes de femmes, de jeunes et des responsables locaux et des travailleurs humanitaires. Les témoignages qu’elles en rapportent sont particulièrement poignants. Les miliciens à la solde du pouvoir de Khartoum, les tristement célèbres « djandjawids » utilisent le viol systématique des femmes, les exécutions sommaires des hommes, et même de jeunes garçons, voire de bébés pour contraindre leurs victimes à fuir toujours plus loin de leurs villages et de leurs terres, à aller de plus en plus vers l’ouest en traversant le désert. Au mieux ils réussissent à atteindre les camps de réfugiés à l’est du Tchad, au pire, et c’est très souvent le cas, ils succombent de leurs blessures, de la soif ou de la faim en cours de route. On estime à quelque 250 000 le chiffre des victimes, et actuellement entre 2 et 4 millions de déplacés.

De tous les témoignages qu’elles ont rapportés, celui d’Angélique KIDJO m’a particulièrement bouleversé ; elle a raconté l’histoire de cette femme violée par plusieurs « djandjawids » qui avaient d’abord pris soin de massacrer son enfant âgé de… quarante jours qu’elle portait sur ses genoux. La chanteuse béninoise a dénoncé les intérêts mercantiles qui sous-tendent ce conflit du Darfour. « Si les intérêts économiques passent avant les vies humaines, quelle image est-ce que cela donne de ce que nous sommes ?, a-t-elle asséné avec force. Quand on devient cynique et blasé devant la souffrance humaine c’est que l’ignominie a triomphé. Il faut que les ONG humanitaires sur place puissent travailler tranquillement. Si les humanitaires ne peuvent plus aller facilement vers ceux qui ont besoin d’eux, alors nous aurons beaucoup de problèmes sur les bras. Les incessantes disputes à l’Union Africaine et à l’ONU nous font perdre beaucoup de temps et plombent le travail des humanitaires sur le terrain.»

L’effet pervers des intérêts économiques

 

Les « Femmes pour le Darfour » ont été unanimes à reconnaître que, malgré la complexité de l’aspect religieux de ce conflit – islamistes fondamentalistes de Khartoum contre musulmans modérés du sud du pays, essentiellement des populations noires – les fondements majeurs de cette confrontation sont d’ordre économique. Étant bien entendu que ce ne sont pas ces populations noires qui veulent absolument sauvegarder leurs intérêts, leur seule et principale idéologie étant de survivre. C’est pourquoi l’intrusion dans la région d’un pays boulimique comme la Chine ajoute à la complexité de la situation et obère toute possibilité de sortie rapide de crise. En effet le soutien de Pékin au régime soudanais est inconditionnel, allant jusqu’au blocage de toute résolution aux Nations Unies destinée à envoyer une force internationale de protection des populations du Darfour. De l’avis de Mary ROBINSON, ceci ne fait que montrer à quel point, ce faisant, la Chine perpétue ce que les pays occidentaux ont fait pendant longtemps : donner la primauté aux intérêts économiques sur toutes les autres considérations, fussent-elles humaines et humanitaires. C’est pour cette raison qu’elle estime qu’il est temps que la communauté internationale réfléchisse à la question de savoir comment on peut enfin concilier les intérêts économiques avec la vie des individus, avec les droits de l’homme…

 

À la question de savoir pourquoi ce n’est que maintenant, après plus de quatre ans de conflit qu’elles se manifestent, ces dames répondent : « S’agissant du moment de notre engagement, la vraie question n’est pas celle du moment de cet engagement, mais celle de notre détermination à aller jusqu’au bout de notre action. Et puis, dans une situation comme celle qui prévaut au Darfour et dans la région, il n’est jamais inutile qu’une voix s’ajoute au concert de celles qui s’intéressent de près à un tel drame. » Le ferme engagement du Premier Ministre britannique Gordon BROWN et du Président français Nicolas SARKOZY du 31 juillet dernier  de travailler ensemble en vue de l’adoption de nouvelles sanctions aux Nations Unies contre le Soudan « si aucun progrès n’est enregistré en matière de sécurité, respect du cessez-le-feu, processus politique et accès humanitaire » les a quelque peu dopées dans leur détermination.

 

Vers un génocide ?

 

Ces honorables « Femmes pour le Darfour » ont mis l’accent sur le fait que ce qui se passe au Darfour n’est que la partie visible d’une vaste catastrophe dont l’extension jusqu’au Tchad et, dernièrement jusqu’en République Centrafricaine est susceptible de faire exploser toute cette région. Une chose les particulièrement frappées : la profonde connaissance dont ont fait montre leurs interlocutrices des camps de personnes déplacées qu’elles ont visités, de la genèse de ce conflit et de la complexité des enjeux en cause, aussi bien politiques que religieux ou économiques. De plus, et c’est intéressant à suivre, ces femmes dans les camps sont en train de s’organiser, avec l’aide d’associations, pour que tôt ou tard la justice internationale puisse rattraper leurs bourreaux et tous ceux qui se seront rendus coupables à leur endroit de crimes contre l’humanité. Les « Femmes pour le Darfour » soutiennent naturellement cette initiative, et appuient la détermination du procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI) à tout faire pour traîner devant la juridiction internationale ces criminels, mais aussi ceux des responsables soudanais qui ont été déjà condamnés.

Elles ont eu la prudence de ne pas prononcer le mot « génocide ». Pour avoir travaillé un peu sur la question dans le cas du génocide perpétré au Rwanda en 1994, je ne doute cependant pas un seul instant que les actes posés au Darfour par le régime de Khartoum par l’intermédiaire de ses nervis, les « djandjawids », sont des actes constitutifs de génocide. Car, incendier les villages de ces pauvres hères et empoisonner systématiquement tous les puits d’eau comme ils le font sur le terrain, et cela en plein désert, est une entreprise destinée à anéantir des populations précises, ciblées en raison de la couleur de leur peau, et accessoirement de leur tiédeur religieuse. En les poussant chaque jour un peu plus vers l’ouest, à travers le désert, sans eau, sans nourriture, c’est incontestablement les envoyer à la mort. Pour moi, toutes les conditions sont mises en place pour que, à terme, un génocide subtil soit accompli dans cette région.

 

En visite au Soudan et au Darfour ces derniers jours, le Secrétaire Général de l’ONU BAN-KIMOON a pu se rendre compte en direct de la difficulté qu’il aura à trouver les solutions adéquates à l’embrouillamini que constitue la situation au Darfour. Il a dû sans doute acquérir la certitude – qui ne faisait d’ailleurs pas de doute – que le plus grand commun diviseur dans ce dossier est le régime de Khartoum, fort de l’appui de ceux qui l’encouragent, ne serait-ce qu’implicitement, dans son intransigeance. Cas de la Chine, de l’Égypte, et de la Ligue Arabe en général. En effet, alors que le diplomate coréen rencontrait au siège de la Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS) à El Fasher des représentants des personnes déplacées qui se sont auto-sélectionnés parmi les résidents des trois camps de la région, des individus, manifestement bien préparés à cet effet ont essayé de s’inviter de force à cette réunion ;  brandissant des sabres ils ont bruyamment lancé des invectives en direction des représentants de ces réfugiés en les accusant de dénigrer le gouvernement de Khartoum. Plus grave, ils s’en sont pris directement à M. BAN-KIMOON en proférant dans sa direction des slogans hostiles à l’ONU, et en lui demandant de rentrer à New-York. Le Secrétaire Général a connu des émotions plus calmes lorsqu’il a visité le camp de personnes déplacées d’Al Salim, qui est le plus petit des trois camps, où il a été accueilli en héros.

 

Fait surprenant qui ajoute à la complexité de la situation, les réfugiés d’Al Salim ont scandé et applaudi longuement le nom d’Abdulawahid AL-NUR. Or, cet avocat de formation est le patron du SLM, le Mouvement de Libération du Soudan, le seul mouvement rebelle à avoir refusé le dialogue avec Khartoum. Il se réclame de la démocratie et de la laïcité, et clame sa détermination à lutter contre les islamistes qui accaparent le pouvoir. L’intéressé nous donne des indications sur les raisons de son combat et la genèse de la question des « djandjawids » : « Au Soudan, quelques élites arabes ont le pouvoir depuis l’indépendance. Mais elles ne représentent que 15% de la population. Une très large majorité de Soudanais sont africains, c’est-à-dire noirs. C’est ce qui a donné son nom au pays ; en arabe soud veut dire « noir ». Littéralement, le Soudan est le « pays des gens noirs ». À la suite du coup d’État de 1989, les islamistes fondamentaux au pouvoir ont commencé à tuer les Africains en masse. Dans le sud du pays, ils ont assassiné nos frères chrétiens au nom du djihad, la guerre sainte contre les infidèles. Mais au Darfour, où tout le monde est musulman, ils n’ont pas pu invoquer ce prétexte. Ils ont donc utilisé la race comme une arme contre les Africains. C’est à cette fin qu’ils ont instrumentalisé les djandjawids . Ces nomades arabes n’avaient pas de terres. Khartoum leur a dit : « Tuez ces Africains, et vous pourrez vous installer à leur place » ; une opération de nettoyage ethnique, en bonne et due forme ? Venues d’autres pays comme le Tchad et le Niger, ces milices ont été armées et entraînées par le gouvernement d’Omar AL-BACHIR. Elles ont tué sur son injonction pour accéder à la propriété. Bien sûr, de telles exactions existaient déjà sous le pouvoir d’AL-MAHDI , avant l’arrivée des islamistes. Mais le régime d’AL-BACHIR a permis leur généralisation en légalisant ces pratiques. »[1]

Comme on le voit dans cette affaire, les cibles sont toujours les Noirs, en tant que groupe racial… Il ressort des propos d’AL-NUR que la tactique de la terre brûlée pratiquée par les « djandjawids » vise à déraciner ces populations, à les supplanter définitivement de leurs terres. Et la seule façon de s’assurer que c’est définitif, c’est de les tuer. Or, lors de leurs entretiens avec les populations déplacées au Tchad, les « Femmes pour le Darfour » ont écouté les mêmes désirs formulés de façon identique par les réfugiés. Ils ont tous indiqué souhaiter ardemment avoir de l’eau et des écoles, mais dans leurs villages respectifs, et non dans les camps. Ce qui signifie qu’ils gardent fortement l’espoir de retourner vivre sur leurs terres. Équation difficile à résoudre dans un tel contexte…

 

Bon courage Mesdames

 

Ces intrépides « Femmes pour le Darfour » ont d’ores et déjà annoncé qu’un « Comité des Sages » mis sur pied à l’initiative de Nelson MANDELA et comprenant, entre autres, sa compagne Graça MACHEL et l’ancien président américain Jimmy CARTER, va prochainement se rendre au Darfour. Pour elles, c’est toute la communauté internationale qui doit s’impliquer, et plus les seuls gouvernements. Il n’est pas exclu que ces sages se rendent également en Chine pour essayer d’infléchir la position des autorités de Pékin responsables, de par leur soutien total à Khartoum, de l’intransigeance du gouvernement soudanais qui bloque toutes les initiatives destinées à positionner une force hybride ONU-Union Africaine dont la mission est de protéger les populations au Darfour. Un éventuel déplacement de ces illustres dames en Chine ne pourrait alors se faire qu’en corrélation avec ce « Comité des Sages » avec qui elles seront en communication permanente. Dès à présent elles vont porter le message des personnes déplacées du Darfour respectivement à Berlin, Londres et New-York. Dans cette dernière mégalopole, elles comptent bien faire entendre leur voix aux délégués à l’Assemblée générale des Nations Unies. Elles mettront l’accent principalement sur la nécessité de la prévention sur le terrain, où des actes concrets doivent être joints aux différents discours de circonstance. Le Secrétaire Général de l’ONU vient d’annoncer l’ouverture, le 27 septembre prochain à Tripoli en Libye de nouveaux pourparlers de paix sur le Darfour, avec la participation toutes les parties concernées.

 

Faut-il être optimiste devant la mobilisation qui se met en place un peu partout ? Prudence !… Prudence ! Pour Mary ROBINSON, « il est peu probable qu’une force supplémentaire de maintien de la paix foule le sol du Darfour avant douze ou dix-huit mois. En attendant, les populations continuent d’être expulsées de leurs foyers ; partout au Darfour et au Tchad, les massacres, les viols et la dévastation se poursuivent chaque jour sans rencontrer aucun obstacle. » Mais, si force de protection il doit y avoir, il faut qu’elle soit dotée un mandat lui permettant d’utiliser, si le besoin s’en fait sentir, la force armée pour mettre fin aux exactions  des miliciens « djandjawids ». Comment rester insensible à ce cri du cœur de Mme Musiri KANYORO : « En tant que mère, je ne peux écouter l’histoire d’Hawa dont le seul enfant a été décapité dans ses bras sans être affectée. Après cette visite, je veux que tout le monde aide Hawa et les femmes du Darfour pour que ceci n’arrive plus jamais. Cela va devenir mon histoire personnelle, pour que tout le monde aussi affecté que j’ai été. »

 

Il ne me reste plus qu’à interpeller nos chefs d’État africains, dont tout un chacun a pu observer le silence étourdissant dans cette affaire du Darfour. De 1956 à il y a trois ou quatre ans, les Dankali, Noirs chrétiens et animistes du Sud Soudan ont été méthodiquement massacrés par tous les gouvernement successifs de Khartoum, et maintenant les Noirs du Darfour, sans la moindre protestation officielle des chefs d’État du sud du Sahara. C’est une honte pour nous que des Américains et des Européens se sentent plus concernés que nous par cette tragédie effroyable qui se déroule sur notre continent, au Darfour, et qui a commencé à produire des métastases, comme un cancer qu’il faut absolument éradiquer. Comme l’écrit « Le Meilleur des Mondes », pour Abdulwahid AL-NUR, le Darfour est « l’histoire d’une répression toujours recommencée par le pouvoir central contre un soulèvement régional. Après le sud chrétien, les monts Nouba. Après les monts Nouba, le Darfour. » Les « Femmes pour le Darfour » n’ont pas encore engagé le dialogue avec les chefs d’État africains, mais comptent le faire à très court terme. Comme elles le disent avec détermination, elles essaient d’apporter une autre dimension à ce dossier : le regard des femmes. Or, comme chacun de nous le sait, ce que femme veut…

 

Alors soyons nombreux à rejoindre dans cette entreprise ces dames de cœur que sont :

 

- Dr Herta DÄUBER-GMELIN, avocate, ancien Ministre de la Justice de Gerhard SCHRÖDER. Membre du parlement allemand depuis 1972.

 

- Bineta DIOP (Sénégal), Directrice générale de Femmes Africa Solidarité (FAS) quelle a fondée. Présidente du Groupe de travail des Nations Unies sur la paix (Genève).

 

- L’Honorable Asha Hagi ELMI AMIN, membre du Parlement de transition en Somalie, et membre du Parlement africain en Afrique du Sud. Fondatrice de Save Somali Women and Children.

 

- Dr Ngozi OKONJO-IWEALA (Nigeria), ancienne Ministre des Affaires Étrangères et Ministre des Finances de 2003 à 2006. Ancienne économiste à la Banque Mondiale (pendant 21 ans) où elle a occupé les fonctions de Vice-présidente et Secrétaire du Conseil de direction. Actuellement Distinguished Fellow à la Brookings Institute à Washington DC.

 

- Dr Musimbi KANYORO (Kenya). Écrivaine, oratrice et formatrice de renommée internationale. Secrétaire générale de World YWCA qui regroupe 25 millions de femmes dans 125 pays.

 

- Angélique KIDJO (Bénin). Chanteuse que l’on ne présente plus, nominée à quatre reprises aux Grammy Awards. Ambassadrice d’OXFAM et de l’UNICEF.

 

- Mary ROBINSON (Irlande). Présidente de Realizing Rights: The Ethical Globalization Initiative. Présidente de la République d’Irlande de 1990 à 1997. Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme de 1997 à 2002. Elle préside le Council of Women World Leaders, et le conseil d’administration international de l’Institut International pour l’Environnement et le Développement (IIED) et le Fund for Global Human Rights. Présidente honoraire d’OXFAM International, elle conseille l’International Community of Women Living with AIDS (ICW). Professeur à l’université de Columbia, elle est membre du conseil d’administration du Earth Institute et professeur à l’Université de Pretoria.

 

- Jane WALES (États-Unis). Ancienne Secrétaire d’État adjointe chargée de la coordination des relations publiques à la Maison Blanche sous la présidence CARTER. PDG du Conseil des affaires étrangères de Californie du Nord, elle a travaillé pour l’administration CLINTON en tant qu’assistante spéciale du Président et du Directeur du Conseil de Sécurité nationale pour la Science et la Technologie, en même temps qu’elle était Directrice adjointe au département des sciences et de la technologie de la Maison Blanche. Directrice nationale dans les années 1980 de l’organisation Physicians for Social Responsability. Cofondatrice du Global Philanthropy Forum, réseau de plus de 500 donateurs particuliers et fondations familiales engagés pour la défense de causes internationales.

 

 

Samuel MBAJUM 

 

 



[1] Cf. entretien avec Jacky MAMOU, Aurélien PEYROL et Eve SZEFTEL in « Le Meilleur des Mondes » N°4, été 2007.


Le 08/09/2007
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