Afrique Debout
LES DOULOUREUSES SEQUELLES DE LA COLONISATION

LES DOULOUREUSES SÉQUELLES DE LA COLONISATION

 

Depuis deux ans, plus précisément depuis le vote de la fumeuse loi (en particulier son article 4) vantant « les bienfaits de la colonisation », les passions se sont déchaînées sur le délicat sujet de la colonisation. Il y a eu dans la presse de très nombreuses contributions sur le sujet, dans lesquelles le moins que l’on puisse en dire est ont servi d’exutoire à certains pour se défouler littéralement.

C’est un débat sur la question que je voudrais ouvrir dans ce dossier. Mais, pour bien appréhender ce sujet, il est indispensable de connaître les conditions dans lesquelles les ex colonies de l’Empire français avaient accédé à l’indépendance. C’est ce que, avec l’ancien Gouverneur de la France d’Outremer Louis SANMARCO, nous avons essayé d’expliquer dans un livre d’entretiens sur « les non-dits de la décolonisation », et en particulier la manière dont tout le monde avait triché, certains continuant d’ailleurs de le faire encore aujourd’hui.

 

Oublier les engagements de Brazzaville…

 

D’entrée de jeu j’ai voulu éviter un écueil : verser dans un manichéisme qui n’a plus grand intérêt aujourd’hui, sauf à vouloir à tout prix camper sur des positions contestables. Je dirai que la responsabilité de cette situation qui a débouché sur un profond malentendu,  - quand il ne s’agit pas de la part de certains d’une manipulation des esprits – est imputable aussi bien aux colonialistes qu’aux anticolonialistes dont certains n’étaient guidés uniquement que par des considérations idéologiques liées au contexte de la guerre froide de l’époque. Les premiers pour avoir voulu maintenir les colonies dans le strict statu quo qui prévalait alors ; les seconds pour avoir, par leur activisme militant peut-être louable par certains aspects, donné le prétexte idéal à DE GAULLE pour « déposer le fardeau colonial », purement et simplement, brutalement. Or ils savaient très bien que Paris n’avait rien fait jusque là pour préparer politiquement, économiquement et culturellement les colonies à assumer pleinement tous les aléas liés à l’accession à l’indépendance. N’auraient-ils pas été mieux inspirés de militer ardemment d’abord pour contraindre le Général DE GAULLE à respecter à la lettre les engagements qu’il avait pris à Brazzaville en 1944 envers les colonies qui le rejoindraient dans la « France Libre » de leur accorder d’abord l’autonomie après la Guerre, pour les préparer à l’étape suivante ?

 

La confusion délibérément entretenue dans l’esprit des Africains au moment du référendum de 1958 est peu ou prou responsable de l’ambiguïté qui sous-tend aujourd’hui encore les relations de la France avec ses anciennes colonies. Et l’axe majeur de cette confusion portait à l’époque sur le statut réel des indigènes des colonies par rapport à la citoyenneté française. Car, à partir du moment où on leur faisait réciter le « nos ancêtres les Gaulois » ou chanter la Marseille le 14 juillet ou le 11 novembre, ils n’avaient aucune raison de douter qu’ils étaient Français à part entière. C’est pourquoi d’ailleurs un BOGANDA pouvait légitimement demander au moment du référendum : « Pourquoi, moi, je ne serai plus Français si, suivant mes convictions de vieux républicain, je vote contre cette Constitution, alors qu’un vieux républicain de la Lozère restera Français s’il fait de même ? » Or, tout est parti de là ! L’escroquerie politique consista à « pousser dehors » les colonies, au moment où elles ne demandaient que plus d’égalité des droits au sein de la République plus que l’indépendance, à laquelle elles étaient peu nombreuses à songer à ce moment là. Conscientes cependant du fait qu’elles jetaient les colonies dans l’aventure de l’indépendance sans les avoir vraiment préparées à en assumer pleinement le poids, les autorités françaises s’étaient donné bonne conscience en leur lançant : quoi qu’il arrive, on ne vous laissera pas tomber, ce qui, il faut le reconnaître, ouvrait la voix à ce que certains qualifieront de néo-colonialisme.

 

Aujourd’hui encore, de jeunes Africains-Français (Blacks, Beurs) se voient souvent refuser implicitement la nationalité française, puisque la tendance générale – et là la responsabilité de certains journalistes, ou prétendus tels est écrasante – consiste à les qualifier de « jeunes issus de l’immigration. » C’est une façon assez vicieuse de leur dénier leur citoyenneté française, puisque cela aboutit à en faire des Français entièrement à part, et non des Français à part entière. L’aberration va même parfois si loin que lors des dernières élections législatives en France, j’ai failli avoir une syncope en entendant un journaliste dire au cours d’un débat télévisé sur une chaîne privée, à propos d’un candidat beur : « son père a immigré en France il y a 50 ans. » Il venait d’Algérie. Alors, qu’un journaliste français bon teint ne sache pas que l’Algérie fut, dès 1848, organisée en départements français jusqu’à l’indépendance de ce pays, et que par conséquent un Algérien ne pouvait pas « immigrer » en France, voilà qui est stupéfiant. Au mieux il s’agit d’une ignorance coupable. Au pire d’un racisme refoulé, car, aurait-il pu dire d’un Corse venu s’installer sur le continent qu’il a immigré en France ? Mauvaise querelle ? Pas si sûr. En effet, j’ai lu quelque chose de la même veine sous la plume d’André LARANÉ qui, dans l’analyse qu’il fait du livre de l’historien Daniel LEFEUVRE « Pour en finir avec la repentance coloniale. » relève « les cinq fautes méthodologiques majeures chez les « Repentants » et les prétendus historiens qui torturent le passé pour l’asservir à leurs présupposées idéologies » recensées par Daniel LEFEUVRE . Il note comme quatrième faute « l’absence de comparaison : on déplore la condition déplorable des immigrés algériens (c’est moi qui souligne) en France après la Seconde Guerre Mondiale sans voir quelle était en tous points semblable à celle des autres immigrants et de beaucoup de Français pauvres. » Alors, si même les historiens s’y mettent… Pour dire que tout cela n’est pas fortuit.

 

La repentance ? Parlons-en, sans faux-fuyant…

 

Dans ce contexte, l’antienne sur la repentance ou le refus de repentance que l’on observe ces derniers temps à tout propos est l’exemple même de faux débat que l’on lance lorsqu’un veut exacerber les tensions sur un sujet pour lequel on ne dispose pas d’arguments convaincants. Car ce débat est plombé par ceux qui l’assimilent à l’idée de « s’excuser d’être Français », ou bien parce qu’il pousse certains à dire vraiment n’importe quoi. Surtout lorsque l’on se place dans la posture qui consiste à louanger d’abord les bienfaits de la colonisation, pour mieux justifier que l’on n’a pas à se repentir, puisque « la présence française outremer » a eu un « rôle positif. » Car, n’est-ce pas masochiste que de regretter d’avoir fait du bien ? Certains n’ont pas retenu la sagesse qui recommande de tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de s’exprimer. Car, que dire de ces propos du député UMP des Alpes Maritimes, Lionel LUCA tenus en décembre 2005 : « S’il n’y avait pas eu la colonisation, ni Léon BERTRAND ni Azouz BEGAG ne seraient pas ministre de la République. » ? Rappelons que le premier nommé est Antillais et le second un beur. Faut-il en rire ou en pleurer ? Sans esprit de polémique, je trouve cela tout simplement lamentable. Il y a également ce parallèle douteux fait par un ministre, qui déclarait à la même époque : « Demandons à l’Italie de se repentir pour ce que les Romains nous ont fait. C’était bien une colonisation, non ? »[1]

 

Plus subtilement, certains intellectuels français comme Pascal BRUCKNER, ou même Gérard CHALIAND ou Yves LACOSTE, et j’en passe, portent le débat sur la situation actuelle des pays africains de l’ex empire français, pour dire qu’après tout la France n’est pas responsable des dictatures, de la corruption, des guerres tribales qui y règnent près de cinquante ans après les indépendantes. Bref, que l’Afrique est responsable de ses propres malheurs. Admettons ! Encore que… À ceux d’entre eux qui disent qu’après tout le colonisateur avait construit des écoles, des routes, des hôpitaux, et que les termes de l’échange entre les colonies et la métropole étaient plutôt favorables aux premières, qu’il me soit simplement permis de rappeler que les peuples africains n’avaient rien demandé à personne. Et puis, était-ce vraiment pour leurs beaux yeux que les colons ouvraient ces routes, ou était-ce pour acheminer plus facilement vers la côte leurs produits de l’intérieur destinés à l’exportation vers l’Europe ? Et puis, rappelle fort à propos Jacques BOLO,[2] « les apports du progrès venant d’Occident en général et de France en particulier ne sont pas des apports de la colonisation mais de la diffusion normale des sciences, des techniques ou des idées. Le Zambèze n’a pas à en être plus reconnaissant que la Corrèze.[3] (…) Mais il faut aussi rappeler que les réalisations de l’époque coloniale s’accompagnaient souvent de travail forcé qui se mesurait par le nombre de morts au kilomètre.[4]  Les rancœurs auraient été les mêmes en Corrèze. De plus ces réalisations économiques n’étaient pas des cadeaux sans contreparties. Les questions toujours contemporaines de termes de l’échange ou de commerce équitable ridiculisent cette notion de bilan positif déplacée ignoblement du plan comptable au plan moral. Le bilan économique réel, négatif (pour la métropole), dont parle Jacques MARSEILLE inclut simplement les coûts de la colonisation elle-même. Or la ligne des recettes se payait bel et bien en matières premières sous payées aux populations indigènes (éventuellement surpayées aux colons, d’où le surcoût.) Quel serait le bilan des équipements destinés aux provinces françaises ? La méconnaissance des réalités comptables renvoie au niveau déplorable de la formation économique du public en France (cette question est souvent vécue comme une colonisation libérale américaine. )»

 

Ainsi donc, lorsque Daniel LEFEUVRE souligne que le bilan économique de la colonisation a constitué une perte nette pour la métropole et un transfert de richesses au profit des colonies très supérieur à l’actuelle aide au développement, il oublie, je dirai plutôt qu’il occulte le fait que cette aide a profité surtout aux colons, et très peu, trop peu aux indigènes. Pour étayer sa démonstration il fait appel à l’économiste belge du 19e siècle Gustave de MOLINARI, selon qui « De toutes les entreprises de l’État, la colonisation est celle qui coûte le plus cher et qui rapporte le moins. » Peut-être (soyons indulgents) mais l’honnêteté consisterait à reconnaître que, pas plus que le vin algérien (évoqué dans plusieurs analyses allant dans le même sens), le coton et les arachides venant d’Afrique n’appartenaient aux indigènes. J’ai retenu ce passage de l’analyse que fait André LARANÉ[5] du livre de Daniel LEFEUVRE : « À la suite de l’historien Jacques MARSEILLE  (Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce.) Daniel LEFEUVRE montre que les colonies n’ont rien apporté à l’économie française et ont plutôt bridé son dynamisme. Tout juste ont-elles permis l’enrichissement de quelques sociétés et affairistes protégés par le gouvernement. » Et, justement, dans une contribution signée avec B. LA RICHARDAIS, le même Daniel LEFEUVRE écrit :[6] « Sur la longue période, on constate que les colonies fournissent des produits agricoles, des phosphates, du caoutchouc et du bois. Mais il faut souligner que tous ces produits sont fournis à la métropole à des prix très supérieurs au cours mondial : +12% pour le caoutchouc, +40% pour le vin en 1950. On pouvait acheter ailleurs et pour moins cher des produits qui n’étaient pas indispensables. » Quel altruisme ! Heureusement que la démonstration ne s’arrête pas là. « Il est vrai que l’Empire français constitue un débouché important et que l’on vend plus cher aux colonies qu’au reste du monde ; mais l’argent qui permettait aux colonies de financer leurs achats à la métropole était pour une bonne part fourni par la métropole. Pour le Trésor, la charge était considérable : entre 1902 et 1962, les transferts nets de fonds vers les colonies représentent sept fois l’équivalent du Plan MARSHALL. Des Français se sont enrichis aux colonies,[7] mais les colonies n’ont pas enrichi la France. Au contraire c’est après la décolonisation que la France a connu une croissance rapide. »

Ce constat est doublement intéressant ! D’abord, pour une fois l’auteur de ces mots reconnaît que le commerce entre la métropole et les colonies était « gagnant-gagnant » ou « perdant-perdant » (c’est selon), puisque en achetant plus cher qu’ailleurs les produits coloniaux, la métropole vendait ses produits aux colonies « plus cher qu’au reste du monde. » À aucune de ces étapes cependant, et il faut insister là-dessus, les indigènes n’étaient vraiment concernés en tant qu’acteurs majeurs de ces tractations. Ensuite, et à mon avis c’est l’aspect le plus intéressant, on retrouve là les éléments les plus significatifs de deux dossiers qui auront pourri les relations entre la France et ses anciennes colonies : celui de la détérioration constante des termes de l’échange, et, surtout, celui de l’aide liée, en corrélation avec l’aide publique au développement. Cette aide au développement dont il a été prouvé que sur 1€ versé à l’Afrique, environ 85% revenait en France par diverses voies détournées pour renflouer les caisses noires de certains partis politiques…

 

Repentance et… identité nationale

 

Certains seront peut-être tentés de considérer que je jette le bouchon un peu loin, en parlant de malhonnêteté intellectuelle à propos de ceux qui utilisent des arguments spécieux pour dénoncer les tenants de la repentance. Je persiste et signe. Car, pourquoi veut-on faire croire aux Français que prôner la repentance c’est demander, ou pire encore c’est exiger de ces derniers « qu’ils expient les fautes supposées de leurs pères et de leurs aïeux » ? Certains vont même jusqu’à affirmer que se repentir c’est haïr la France, voire se renier en tant que Français. Mais, qui demande aux Français de se repentir à titre individuel ? Ceux qui tiennent ce genre de discours savent pourtant bien qu’il y a un  principe universel, surtout dans les démocraties : celui de la continuité de l’État, principe dont on n’a pas souvent tenu compte en France. C’est donc tout à l’honneur de Jacques CHIRAC d’avoir été le premier Président français à le prendre en compte lorsque, dans son discours de juillet 1995 il reconnaissait la responsabilité de l’État français dans les rafles et la déportation de Juifs français sous l’Occupation. Il est donc surprenant qu’un historien comme Max GALLO lui ait vivement reproché la formule « la France a commis l’irréparable » qu’il avait utilisée dans ce discours. Comme si M. GALLO pouvait ignorer que « l’irréparable » en question avait été commis par un gouvernement, celui de PÉTAIN qui, a défaut d’être légitime, tenait tout de même sa légalité de la loi du 10 juillet 1940 votée par l’Assemblée Nationale française (Chambre des Députés et Sénat), et qui lui confiait les pleins pouvoirs. En quoi le fait de reconnaître que des Français ont fait preuve d’ignominie en pactisant avec l’occupant nazi revient à accuser tous les Français d’ignominie ?

 

Beaucoup d’historiens parmi ceux qui font preuve de plus de sérénité que les autres sur ce dossier sensible sont d’avis que certains silences sont en partie responsables de la lecture brouillée de l’histoire de France. C’est d’abord le regretté Claude LIAUZU[8] qui reprochait au Président Nicolas SARKOZY le passage de son discours du 5 avril dernier à Lyon, où il déclarait : « …Je déteste la repentance qui veut nous interdire d’être fiers de notre pays… » « Or, écrivait l’historien, il faut rappeler aussi que sous le terme de « repentance » c’est toute critique du passé colonial, vichyste, antisémite qui est exclue par le nouveau Président. » Dans Libération (13/08/07), Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Gilles MANCERON et Benjamin STORA estiment que « Le refus de la repentance (du nouveau Président français) a pour objectif d’entraver le travail des historiens et de réunifier la droite. » Ils ont relevé « sa manière de passer sous silence dans ses discours toute complicité de la France avec l’occupant : quand il a évoqué Guy MÔQUET sans aucune allusion au fait que ce sont des policiers français qui l’ont arrêté en août 1940 et des autorités tout aussi françaises qui l’ont livré comme otage à Châteaubriant au peloton d’exécution des nazis ;  quand il a évoqué le sort de Léon BLUM et de Georges MANDEL en ne nommant que la Gestapo, sans parler des responsabilités de la milice de Vichy. »

Nos trois historiens estiment que ce thème de la repentance « vise à refuser un quelconque regard critique sur la colonisation », certains ayant pour arrière-pensée de relancer « l’éloge de la « colonisation positive » que voulait imposer, avec les résultats que l’on sait, l’article 4 de la loi du 23 février 2005. À la question du passé colonial sont ainsi sans cesse associés celles de l’immigration et de la « haine de soi ». La nation devient un bloc insécable à défendre globalement au lieu d’être une nation dotée d’une histoire où certains ont joué un rôle dont on peut être légitimement fier, et où,  comme dans toute autre nation,  d’autres ont pu  apparaître plus discutables. Mais le seul fait d’évoquer cette réalité  devient la volonté de dénigrer la France elle-même, posée comme un tout indivisible. » Pour leur collègue Nicolas OFFENSTADT,[9] « l’anti-repentance s’inscrit dans le prolongement du rôle positif de la colonisation. » Elle est « une grille de lecture pour repenser l’histoire de la France. M. SARKOZY veut construire une vision globale de l’Histoire de France, en gommant toutes ses aspérités, en laissant dans l’ombre la complexité des événements, les rapports de pouvoirs, les luttes sociales qui les ont forgés. Cela permet de ramener l’identité nationale à une essence, alors même qu’elle est une construction permanente. »

 

Dans un dossier intitulé « les aspects positifs de… l’identité française »,[10] Thierry PERRET écrivait que « La polémique sur la mémoire coloniale a dépassé, en France, son cadre initial. Pour devenir un débat sur l’identité française et sur la capacité des Français à donner leur place aux jeunes d’origine immigrée. » C’était quelques semaines après les émeutes dans les banlieues de novembre 2005. Une polémique en surface avait alors masqué le réel malaise en profondeur qui avait mené à cette situation. Je reste personnellement convaincu que les différentes discriminations dont souffrent ces jeunes des banlieues en matière de travail et de logement, les contrôles d’identité discriminatoires à répétition dont ils sont l’objet ont fini par les convaincre qu’ils ne bénéficient pas de l’égalité des droits, alors que l’on exige d’eux (ce qui est somme toute logique) l’égalité des devoirs au sein de la République. Thierry PERRET a très bien perçu le fond du problème : « L’agitation a un autre enjeu, qui explique son ampleur : c’est la question même de l’identité française et de sa définition qui est posée. Cet enjeu est net lorsque l’on aborde la question de l’intégration des jeunes immigrés : en se constituant en collectifs, tel depuis novembre 2005 le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) – destiné à lutter contre la « discrimination ethno-raciale » - les communautés immigrées revendiquent non seulement leur juste part dans la collectivité, mais aussi une reconnaissance culturelle et identitaire qui inquiète. » C’est justement sur ce dernier point que se situe le véritable problème, qui brouille toutes les lectures, et auquel pourtant personne ne semble vraiment faire attention. En effet, ceux que, dans le langage officiel, on qualifie invariablement de « jeunes issus de l’immigration » sont des Français à part entière. Comme les jeunes Corses, Bretons, Auvergnats, et j’en passe. Ceux qui peuvent à la rigueur être considérés comme « issus de l’immigration » sont ceux dont les parents se sont installés en France après les indépendances africaines des années 60, et qui se sont fait naturaliser. Ceux qui sont nés sur le sol français  sont pleinement Français, aux termes de la loi du sol que leur confèrent les Ordonnances de 1945. Continuer donc de les traiter de « Français issus de l’immigration », c’est faire preuve de discrimination identitaire dont la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité) devrait se saisir automatiquement, sans attendre une plainte. Car c’est donner d’excellents arguments à ceux qui, pour des raisons politiques ou racistes, posent le problème de l’identité française dans des termes tels que la couche la plus xénophobe de la population se convainc que l’on veut greffer à la bonne société française un corps étranger qui, de surcroît, n’aime pas la France. On a lancé à ces jeunes des banlieues après les émeutes de novembre 2005 : « La France vous l’aimez ou vous la quittez ! »  au motif, a insinué quelqu’un, que parmi eux il y a des rappeurs subventionnés qui détestent tellement la France qu’ils exhortent à « la baiser et à l’épuiser comme une garce. » Soit ! Mais alors que ceux qui jouent sur ce registre aillent jusqu’au bout de cette logique en lançant la même injonction aux Corses qui posent des bombes, ce qui est quand même plus dangereux que la formule à l’emporte-pièce d’un jeune qui exprime chanteur. Surtout que, de surcroît, certains de ces Corses déclarent ouvertement qu’ils sont « en guerre contre l’État français. »

 

Brouillage supplémentaire : le prétendu refus de ces jeunes des banlieues de « s’intégrer » dans la société française, refus qui serait, selon les tenants de cette thèse,  le corollaire de la haine qu’ils éprouveraient pour la France, et qui débouche sur leur propension à un communautarisme qui menace de saper les fondements de la République et de la société française. Question : a-t-on jamais demandé aux jeunes Bretons ou Alsaciens de « s’intégrer » ? Les dirigeants français se cachent derrière leur petit doigt pour ne pas voir que c’est la ghettoïsation continue des banlieues, et le refus de traiter comme des Français à part entière une bonne frange de la population française, qui débouchent inévitablement sur le communautarisme, et non l’inverse. Le député UMP Pierre LELLOUCHE déclarait en 2005 : « Nous vivons une crise d’identité. Nous sommes passés de la fracture sociale à la fracture nationale. » Très juste ! Mais la faute à qui ? Comme le disait fort justement Jack LANG à la même époque, les émeutiers de novembre 2005 sont « les enfants ou les petits-enfants de la colonisation. »

 

La solution ? Un dialogue direct, franc, et sans arrière-pensées…

 

À force de camper de part et d’autre dans des postures manichéennes, de se regarder en chien de faïence, les différentes composantes de la société vont tout droit dans le mur, car elles donnent aux extrémistes de chaque camp des arguments pour préparer le terrain à une confrontation brutale à laquelle il sera difficile d’échapper, si les gens épris de paix sociale ne crient pas très fort : « Attention, casse-cou ! »

 

Dans un très bon article publié dans L’Express le 22/09/07, Boris THIOLAY pose le problème en termes directs : « Longtemps refoulée, l’histoire coloniale de la France refait surface. Dans la confusion. (…) Comment sortir de ce passé traumatique ressassé, remâché ? La question est d’autant plus complexe qu’elle renvoie inévitablement  au débat sur l’immigration et à l’enracinement dans la société de jeunes Français issus de minorités « visibles »[11] Est-il légitime de se revendiquer d’ascendants colonisés ou réduits en esclavage pour réclamer plus d’égalité ? Comment éviter une guerre des mémoires, une surenchère des souffrances, entre des communautés travaillées par la montée des communautarismes et la tentation du chacun-pour-soi victimaire ? « C’est un enjeu majeur, car il y a, en France, des millions de personnes qui sont le produit de cette histoire coloniale : pieds-noirs, Maghrébins, Africains, Asiatiques…, affirme l’historien Pascal BLANCHARD, qui a co-dirigé l’ouvrage collectif La France coloniale La Découverte.) Et, si la période de la colonisation est achevée, nous portons en nous un héritage qui continue d’influer sur les rapports sociaux. Nous n’avons pas encore décolonisé nos imaginaires. » Les clichés, parfois inconscients, accolés aux Noirs, aux Arabes, aux Asiatiques ont la peau dure. À force d’être relégués dans des banlieues ghettos, les habitants des « quartiers », nés ici, auraient fini par intégrer une posture de « colonisés ». « Les termes de sauvageons, de territoires perdus ont des effets désastreux, relève le sociologue Didier LAPEYRONNIE. On ne s’adresse plus à des individus, mais à des groupes indifférenciés : les jeunes, les mamans, les grands-frères. » » B. THIOLAY souligne que « C’est dans ce magma identitaire, ce miroir déformant que se sont engouffrés les Indigènes de la République. « Comme les indigènes, nous sommes soumis à un traitement d’exception, affirme le sociologue Saïd BOUAMAMA, l’un des initiateurs de l’appel. On nous demande de renoncer à nos origines tout en nous déniant le droit d’être des Français comme les autres. Les quartiers populaires sont gérés suivant trois principes issus du modèle colonial : réprimer la masse, promouvoir une élite aux ordres et émanciper les femmes, même contre leur gré. » Rien que ça. Encore reste-t-il à démontrer que le statut d’indigène est transmissible ad vitam aeternam… » Emmanuelle SAADA, historienne à l’EHESS (École de Hautes Études en Sciences Sociales) relève quant à elle que « la présentation des mémoires comme étant toujours dans l’affrontement, la confrontation au profit d’une histoire consensuelle, est un déni de l’histoire. C’est une façon de disqualifier, de nier l’histoire de nombre de personnes, qui a pourtant été fondamentale dans l’histoire de France. »

 

En conclusion de cette longue analyse, je fais appel aux conseils de sagesse du regretté Claude LIAUZU, en invitant tout un chacun à méditer sur ces paroles : il y a un « risque à occulter les crimes et le racisme inhérents au fait colonial. Ces dénis de l’histoire encouragent ceux qui réactivent aujourd’hui les réflexes nationalistes et confortent, par contre-coup, ceux qui prônent l’enfermement communautaire des groupes disqualifiés, ainsi interdits de passé. D’un côté, on a une histoire mensongère, celle de la colonisation positive, et, de l’autre, une histoire faussée, fondée sur le ressentiment : c’est extrêmement dangereux d’un côté comme de l’autre. (…) Sans aller jusqu’à la repentance, il faut savoir dire la vérité, et la dire assez fortement pour que tout le monde l’entende. »[12] C’est pour cette raison que je ne dirai pas tout à fait comme l’universitaire camerounais Achille MBEMBE, pour qui, à la limite, « la repentance on s’en fout ! », car il ne faut pas laisser ce débat à ceux qui veulent noyer le poisson. Parce que, comme l’écrit Sandrine LEMAIRE: « Défendre à tout prix une « version positive » (de la colonisation), sans reconnaître les aspérités, les reculs et la négation de certaines valeurs républicaines dans l’acte colonial, ne peut contribuer ni à apaiser ni à progresser. Il ne s’agit pas de repentance, d’excuses ou de demande de pardon, mais tout simplement d’histoire ! »[13]

 

 

 

Samuel MBAJUM



[1] Ces deux exemples ont été cités par L’Express du 15/12/2005.

[2] Dans un article intitulé : Les bienfaits de la colonisation. Soyons positif ? publié dans la revue Histoire le 17/02/06.

[3] Allusion à la thèse du journaliste de Paris-Match Raymond CARTIER, selon laquelle la France devait aider « la Corrèze avant le Zambèze.

[4] Exemple de la construction au Congo-Brazzaville du chemin de fer du Congo-Océan. À cet égard, les Saras du Tchad qui avaient été massivement réquisitionnés pour ce chantier disaient dans les années 30 qu’il y avait au moins un Sara enterré sous chaque traverse du Congo-Océan.

[5] Sur le site Internet « Les Amis d’Hérodote »

[6] Publiée le 06/04/07 sur le site Internet www.vulgo.net

[7] C’est moi qui souligne.

[8] Dans l’hebdomadaire Marianne du 7 mai 2007.

[9] Il est vice-président du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH) Collectif d’historiens créé au moment de la polémique sur cette loi du 23 février 2005.

[10] Cf. MFI HEBDO du 03/02/06.

[11] « Cette minorité visible dans la rue, mais beaucoup moins sur les écrans ou dans les instances de pouvoir », relève l’historien Pap N’DIAYE, membre du Cercle d’Action pour la Promotion de la Diversité (CAPDIV.)

[12] Cf. Claude LIAUZU : « Sans aller jusqu’à la repentance, il faut savoir dire la vérité. » Entretien avec Laetitia Van EECKHOUT dans « Le Monde » du 08 mai 2005. C’est moi qui souligne.

[13] Cf. « Une loi qui vient de loin. », article publié dans Le Monde diplomatique de janvier 2006. S. LEMAIRE est agrégée et enseignante, docteur en histoire de l’Institut universitaire européen de Florence et co-rédactrice, avec Pascal BLANCHARD Nicolas BANCEL de « La Fracture coloniale. » La Découverte, Paris, 2005. C’est moi qui souligne.

 


Le 15/09/2007
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Mecheri  le 27/01/12
Chers rédacteurs, Mardi 8 avril, j'ai eu la chance d'assister, puis d'intervenir à l'occasion des rencontres de la Diversité à l'université Paris VIII, débats infiniment enrichissants, organisés sous l'égide de RFO ( et retransmis sur la chaîne France O), avec entre autres comme participants : l'association ETHIC, le 21ème Siècle, l'APC Recrutement, l'Oreal, la BNP, la SNCF, deux délégués interministériel et même un Inspecteur général des armées. Ces réunions de synthèse n'ont lieu qu'à deux reprises dans l'année, et elles ont pour vocation de faire le point sur les actions menées et les résultats engrangés quant aux processus d'intégration des minorités ( quand même plus de sept millions de personnes, qui on l'a encore vu lors des dernières élections, se mobilisent de plus en plus politiquement). Or, en dépit de l'excellence de votre ligne éditoriale et des nombreux compte-rendus d'actualité réalisés par votre rédaction, je suis pour le moins surpris que pas un mot n'ait été dit sur ce sujet, qui intéresse au premier chef vos lecteurs, toute appartenance confondue. Au delà, je voudrais dire combien j'ai apprécié les énergiques interventions, qui sans tomber dans le piège d'un discours orienté vers la victimisation, et ce même si c'est bien de cela dont il s'agit. Mieux, il a été fait un véritable plaidoyer pour des jeux gagnant-gagnant aussi bien pour les entreprises que pour la République, et les voix qui portaient ce message étaient vraiment très sincères, voire touchantes. Juste un petit bémol : dommages que cette émission de télévision, haute en couleurs et d'un courage politique hors du commun ne se soit pas déroulée un samedi ou bien un dimanche, à une heure de plus grande audience ! Peut-être vous est-il encore le temps de rectifier le tir ? Très Cordialement. Hervé, François MECHERI : 06.82.24.88.37.

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"Tout au long de sa carrière, Louis SANMARCO se fit le champion de la justice, de la tolérance et de la vérité envers les populations qu’il administra, pour l’honneur de la France et l'amour de l'Afrique."
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