Afrique Debout
ET SI BERNARD-HENRI LEVY AVAIT RAISON?

ET SI BERNARD-HENRI LÉVY AVAIT RAISON ?

 

 

C’est avec une vive satisfaction que je viens de lire dans « Le Nouvel Observateur ».[1] les extraits du dernier livre du philosophe Bernard-Henri LÉVY, Le grand cadavre à la renverse. (Éditions Grasset).

N’ayant pas encore lu tout le livre – ce que je vais me dépêcher de faire – je ne peux pas dire d’avance que je suis d’accord avec le reste de ses analyses. Encore que dans les pages publiées par l’hebdomadaire cité plus haut, j’ai noté des éléments d’analyse de certains sujets abordés que je ne partagerai pas dans leur totalité. Mon enthousiasme pour ce que j’ai lu, et que je publie ci-dessous pour vous faire comprendre pourquoi j’ai été emballé par les propos de BHL, se rattache à ma dernière contribution intitulée « les douloureuses séquelles de la colonisation ». Il a aussi un lien avec ma note de présentation de ce site Internet, www.afriquedebout.com

 

Voici l’analyse que fait BHL des émeutes des banlieues de 2005 en France.

 

« Les émeutiers ne sont pas des barbares. »

 

« Lorsque ces émeutes éclatèrent, nombre de mes amis eurent pour premier réflexe de s’exclamer :: « Des barbares ; juste des barbares. » J’eus, moi, un réflexe sensiblement différent. Bien sûr, ce parfum de barbarie. Bien sûr, cette dimension de sauvagerie, qu’il fallait être aveugle pour ne pas voir et sourd pour ne pas entendre. Bien sûr, le ressentiment, le nihilisme, comme signes de ralliement. Mais après tout… Cette part de violence ne fut-elle pas consubstantielle à tous ces soulèvements que le regard éloigné de l’historien à fini par blanchir mais qui ont été, au départ, pleins de férocité et de fureur ? La Commune de Paris par exemple… Croit-on, vraiment, que la Commune de Paris ait été, de bout en bout, un événement grandiose, plein de majesté et de superbe – digne d’entrer, tout droit et tout entier, dans la légende dorée de la République ? Et sommes-nous si certains, par ailleurs, que nous n’ayons pas, nous aussi, une part de responsabilité dans le désastre ? Et, là encore, comme tout à l’heure, l’évidente, l’écrasante responsabilité de l’autre doit-elle, et peut-elle, m’exonérer de la mienne ?[2]

« J’ai sous les yeux le poème de Victor HUGO écrit juste après l’incendie, par les insurgés, de la bibliothèque des Tuileries … (…) Le poète « fait la leçon » à l’un des incendiaires. Il lui reproche, comme nous aujourd’hui, ce « crime inouï » qu’est l’incendie d’un lieu de culture. Il lui remontre que es livres qu’il a brûlés c’était « le rayon de son âme », le « propre flambeau » qui devait le guider sur le chemin du bonheur et du progrès. Sauf qu’il a l’honnêteté, alors, de se soucier de la réaction de l’incendiaire. Et que croit-on que celui-ci lui répond ? « Je ne sais pas lire »… Juste un humble « je ne sais pas lire » qui coupe le souffle au mage, au prophète, à l’homme des Lumières qui croit dur comme fer qu’ouvrir une école, c’est fermer une prison – et qui lui rappelle que ces livres dont il lui impute la profanation, il aurait peut-être fallu, avant cela, lui apprendre à les aimer… » Avant de passer à la suite des propos de BHL, je voudrais simplement, à la suite de cet exemple de la bibliothèque incendiée, dire que je comprends maintenant la symbolique de la destruction de certains lieux de culture par les jeunes en novembre 2005, ces lieux de culture dont ils estiment qu’ils ne leur servent à rien : à quoi bon aller à l’école, s’instruire et obtenir des diplômes si, au bout du compte, c’est pour se retrouver (sur)diplômés mais chômeurs, parce qu’on ne leur a vraiment appris à aimer l’école.

Je reprends le cours de l’analyse de BHL : « Tout est dit. Incendiaires, d’accord. Mais est-il utile, encore une fois, de traiter des  quartiers entiers comme on traitait, jadis, les classes dangereuses (on disait aussi « les Bédouins » et on dressait les chiens de garde à mordre les hommes portant casquette) ? Et est-il inutile de s’aviser, à l’inverse, de ce que ces incendiaires habitaient des zones urbaines en proie à des difficultés qu’on ne trouve nulle part dans le pays (un chômage de masse qui atteint, dans certaines cités, jusqu’à un jeune sur deux) ? Entrer, une fois n’est pas coutume, dans les raisons du Malin – voilà ce à quoi il faut se résoudre. Eh oui, autant j’ai toujours trouvé choquante, et même répugnante, l’idée de contextualiser les « grands » crimes, autant j’ai combattu, et combattrai encore, « la culture de l’excuse » appliquée aux événements du type 11-Septembre, attentats suicides à Jérusalem ou à Bagdad, fascismes, autant je pense que, très franchement, nous n’en sommes, en l’occurrence, pas là et que la reprise du raisonnement dans ce régime de droit commun, sa transposition à des crimes qui ne sont ni des crimes de masse ni des crimes contre l’humanité, cette façon de monter sur ses grands chevaux et de répéter, comme un automate, « non à la culture de l’excuse ! non à la culture de l’excuse ! » à propos d’émeutes qui n’ont pas, que l’on sache, dégénéré en bains de sang, procède du pur esprit de système et, à la fin des fins, de la banalisation du pire. (…) En sorte qu’une juste appréciation de l’événement, le bon réflexe face au geste, sans doute criminel, mais d’abord et, pour l’heure, suicidaire de ces gens qui détruisaient leurs écoles, leurs hôpitaux, leur vie, consistait à y voir aussi, et tout de même, une sorte de mouvement social. Oh, un mouvement bizarre sans doute. Un mouvement aberrant, erratique, insensé. Une caricature de mouvement. Mais un mouvement quand même. »

 

Intéressant échange BHL-FINKIELKRAUT sur ce « mouvement ».

 

Question du « Nouvel Observateur » : « Revenons aux divergences de fond qui vous opposent aujourd’hui tous les deux. Bernard-Henri LÉVY voit dans les émeutes des banlieues de 2005 une crise sociale, et reproche à la droite et aussi à vous, Alain FINKIELKRAUT, de ne pas l’avoir compris.

 

« A. F. : « Dans la critique sociale en vigueur aujourd’hui à gauche, le véritable agent de tout acte délictueux commis par un dominé, c’est le système de domination., Si les émeutiers abîment leurs cités, c’est parce que ce sont des ghettos ; s’ils brûlent des écoles, c’est  parce que l’ascenseur social est en panne ; si les émeutes ont eu un caractère racial – car on a bien été obligé de s’en apercevoir -, c’est en réponse au racisme de notre société. Ce transfert d’imputation est tellement automatique qu’il en devient comique. En tendant à ces jeunes gens le miroir embellissant de la révolte, on les enfonce dans leur marasme. Alors qu’il faudrait avant tout leur donner des repères, c’est-à-dire leur faire honte. Ça ne signifie pas les stigmatiser à jamais, mais rendre possible leur réintégration dans la communauté nationale. »

 

B –H. L. : « Bien sûr qu’il faut faire honte aux émeutiers qui brûlent leurs propres écoles. Mais pour avoir le droit de faire honte aux autres, il faut commencer par se faire honte à soi-même. J’ai honte, moi, d’une société qui a accepté que se créent ces ghettos de la misère. J’ai honte de ces forteresses de chômage, de ces territoires perdus de la loi. C’est trop facile de hurler à la barbarie quand des gamins brûlent des bibliothèques – et de ne pas se poser une seconde la question de savoir pourquoi les élites, c’est-à-dire nous, n’ont pas réussi à leur en donner le goût. »

 

A. F. : « Avoir honte, en effet. Mais de quoi ? De  l’abandon de la langue par les élites qui sont chargées de la transmettre. De cette confusion entre l’autorité et la domination qui a porté un coup fatal à l’école. (…) De la télécommande qui nous transforme en consommateurs infantiles, impatients et insatiables. C’est ce « tout, tout de suite » qui nourrit la violence dans les banlieues, et non le prétendu racisme de la société et de l’État. Quant un rappeur répondant au doux nom de 50 Cent chante : « Get rich or die trying » (enrichis-toi ou meurs en essayant) et que les invités du « Grand Journal » de Canal + étalent leur opulence inculte, comment voulez-vous que soient respectés la vie de l’esprit et les profs qui la représentent pour 1 500 euros par mois ? L’alliance des people et des capuches nous fait oublier ceux qui dans les cités ne sont pas jeunes et qui subissent de plein fouet les incivilités. La grande revendication des jeunes de banlieue, c’est de dire qu’on ne parle jamais d’eux alors qu’on ne parle que d’eux. » (Je suis tenté de dire : Soit ! Mais en quels termes, et dans quel sens ?)

 

B.-H. L. : « Ce n’est pas vrai. Ces banlieues sont le grand trou noir de la politique contemporaine. C’est « cachez ces sauvages que l’on ne saurait voir ». On en parle peut-être, mais depuis peu. »

 

A. F. : « Non, depuis très longtemps ! Les ouvriers jetés à terre par les délocalisations, qui en parle vraiment ? Tout le monde s’en moque. Parce que leur malheur n’entre pas dans le cadre de la lutte contre les discriminations. Parce qu’ils sont dignes et ne brûlent rien. Négligence d’autant plus révoltante que l’idéalisation des jeunes incendiaires est la pire chose qu’on puisse faire contre eux. »

 

B.-H. L. : « Eh bien, nous ne sommes décidément pas d’accord ! Le pire, pour moi, c’est quand Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE, secrétaire perpétuel de l’Académie Française, va dire à la télévision russe : « l’origine de la crise des banlieues, c’est la polygamie. » C’est quand les policiers français osent, avec les jeunes des banlieues, un tutoiement qu’ils ne se permettraient avec aucun d’entre nous. Le pire, ce n’est pas le antiracisme, c’est le racisme, c’est toujours le racisme – et il en demeure, hélas, une tendance lourde de la société française. »

 

« Rouvrir la question des banlieues » ?

 

La sociologue Caroline FOUREST, par ailleurs journaliste à « Charlie Hebdo », est l’une des sept personnalités que « Le Nouvel Observateur » a invité à commenter le livre de BHL. Sur ces émeutes des banlieues, sa position est très proche de celle de B.-H. LÉVY, que je partage entièrement. Je dois préciser que l’une et l’autre ayant leur analyse dans le schéma du débat Droite-Gauche, je ne choisis pas un camp contre l’autre, car je préfère pencher du côté de toutes les bonnes volontés, nonobstant leur chapelle politique. Comme vient de le montrer la vaste mobilisation contre l’ignominieux « amendement ADN » dénoncé par d’éminentes personnalités de tous bords. Il se trouve simplement que je partage la lecture des émeutes de novembre 2005 faite par les deux personnalités.

Voici ce qu’écrit Caroline FOUREST : « Bernard-Henri LÉVY a un talent indéniable pour donner de la vie aux débats enterrés. Quant il consacre l’un des tout premiers chapitres de ce livre aux révoltes de novembre 2005, on sait qu’un espace intellectuel va pouvoir s’ouvrir pour mieux tirer les leçons d’une telle poussée de fièvre. Ce ne fut pas le cas pendant toute la campagne présidentielle. Au contraire. Tout fut mis en œuvre pour confondre une révolte populaire et générationnelle avec un complot « ethnique » et religieux, - qu’il serait si facile de déjouer grâce à une vision défensive de l’ « identité nationale », notamment en compliquant un peu plus le regroupement familial. Ce type de solution n’aura aucun impact positif sur le malaise de ces jeunes Français issus des classes populaires qui brûlent  - d’impatience – leurs voitures, leurs écoles, leurs foyers… Pour hurler leur frustration sociale, leur désillusion vis-à-vis de l’école et surtout leur colère vis-à-vis d’une police perçue comme raciste.. Pis, basées sur un diagnostic idéologiques et non sociologique, ces « solutions » font partie du problème. Elles ne peuvent qu’entretenir la crise. C’est dire s’il était important que Bernard-Henri LÉVY prenne sa plume pour contredire André GLUCKSMANN ou Alain FINKIELKRAUT, dont les analyses superficielles – percevant uniquement les émeutes comme un « pogrom antirépublicain » témoignant d’un « nihilisme » anticulture – ont préparé le terrain aux solutions sarkozyennes.

« Sans tomber un seul instant dans la « culture de l’excuse », il préfère rappeler qu’un « mouvement social » n’a pas « toujours la tête d’un mouvement social », et que « le crime, la destruction, l’incendie furent, plus souvent qu’à leur tour, une dimension de ce que les manuels d’histoire recouvrent du beau nom d’insurrection populaire. » »

 

Samuel MBAJUM

   



[1] N° 2239 du 4 au 10 octobre 2007

[2] C’est moi qui souligne, comme les autres passages.


Le 18/10/2007
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