Pius NJAWE (1953-2010)
Un monument de la presse et de la lutte pour la sauvegarde des libertés des citoyens camerounais et africains s'en est allé. Sa disparition dans un accident loin de cette terre camerounaise qu'il adorait est peut-être la pire nouvelle pour notre pays depuis le début de cette année 2010.
Pius fait partie de tous ces hommes et femmes que j'avais en tête en choisissant le nom de mon site Internet, parce qu'il a toute sa place parmi tous ces Africains qui se battent pour que l'Afrique ne meure pas, pour qu'elle reste debout.
Pour lui rendre l'hommage qu'il mérite, j'ai choisi de publier le texte intégral du message que je lui avais envoyé à l'occasion de la célébration du 30e anniversaire de la création de son journal.
Njapinus!
Bonjour, vieux frère. Ainsi, tu vas fêter ces jours-ci les trente ans de ton journal, de «notre journal», puisqu’il est un peu devenu, par la force des choses, le journal de tous les Camerounais qui se battent pour que, dans notre pays, pour que triomphent les valeurs de justice, de démocratie, de patriotisme et de respect mutuel.
En lançant il y a trente ans «Le Messager», (titre si bien choisi, puisque dans le contexte de l’époque il y avait tant de messages à porter, et il fallait quelqu’un qui ait le courage de le faire, alors que les conditions d’exercice d’une presse indépendante étaient particulièrement à assumer), tu ouvrais sans le savoir la voie. Une voie semée d’embûches, de difficultés de toutes natures, y compris de menaces physiques, mais aussi de trahisons de la part de certains compagnons de route qui avaient pourtant largement contribué à donner au journal ses lettres de noblesse dans la lutte pour la liberté d’expression.
Ce qui est, a posteriori, intéressant à noter, est que, sous le régime que l’on disait particulièrement brutal et dictatorial, tu avais pu, malgré les nombreuses saisies, passer des messages, les pages d’articles noircies par la censure constituant aussi des messages parlant, au grand dam de ces fonctionnaires zélés de la censure, qui ne comprenaient pas que les espaces blancs et les articles noircis par l’encre pointaient un doigt accusateur sur leur bêtise, et les lecteurs n’étaient pas dupes. Mais il a fallu attendre un régime qui prétend nous avoir apporté la démocratie, avec plein de responsables bardés de diplômes, qui plus est professeurs d’universités ou issus de la société civile, et donc supposés avoir l’esprit plus libre, parce que non exposés à l’épée de Damoclès qui aurait pu briser leur carrière administrative, comme pouvaient le redouter, à juste titre, les fonctionnaires de l’administration, oui, il a fallu que l’on arrive dans ce système pour que l’on te jette dans les geôles infectes de New-Bell, pour te punir d’avoir refusé de courber l’échine. Cette décision abjecte a illustré, à mon avis, de façon particulièrement probante, cette morale d’une fable de LA FONTAINE: «Rien n’est plus dangereux qu’un sot ami; mieux vaut un sage ennemi.» Car, loin de te briser comme l’espéraient les auteurs de cette bêtise, cette épreuve de New-Bell t’a donné l’occasion de produire un texte d’une densité extraordinaire, qui a levé le voile sur les mouroirs que constitue l’univers carcéral dans notre pays: «le bloc-notes du bagnard.» Je crois d’ailleurs que ces messieurs ont mesuré le danger d’une telle littérature hautement subversive, raison pour laquelle ils t’ont rapidement élargi.
S’il faut que je retienne une seule chose de ces 30 années du «Messager», ma préférence va très nettement à cette joute épistolaire par le canal du journal entre le Pr. Maurice KAMTO et le philosophe Hubert MONO NDZANA, parce qu’elle allait permettre à l’opinion camerounaise de découvrir avec passion les talents argumentaires de l’un des plus brillants intellectuels et juristes de notre pays, que son rôle capital dans la récupération de la presqu’île de Bakassi par notre pays n’a pas démentis. Je rappelle pour mémoire que, dépassés par les enjeux de ce débat, certains, à l’époque de ces vifs échanges entre le juriste et le philosophe, avaient choisi de pointer du doigt le dit juriste, sous le prétexte qu’il était le cheval de Troie d’un prétendu mouvement «ethno-fasciste» bamiléké relayé par «les journaux de la Sainte-Trinité» («Challenge-Hebdo», «La Nouvelle Expression» et… «Le Messager») ayant pour objectif manifeste de renverser les Institutions au profit de cette ethnie accusée d’avoir les dents longues et de vouloir s’emparer du pouvoir.
C’est dire la part prise par ton journal dans la vie politique de notre pays. Et c’est pour cette raison que l’on veut te faire taire, comme cette grotesque décision de fermer tes locaux sous l’imbécile prétexte que tu dois 1,4 millions de FCFA au fisc. Les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre…
Tiens bon, vieux frère. Tu as certainement commis des erreurs, comme tous les êtres humains que nous sommes, je ne suis pas toujours d’accord à 100% avec certaines de tes prises de position, et c’est normal, mais nous sommes derrière. C’est VOLTAIRE qui lança un jour à un citoyen dont il ne partageait pas toujours les idées: «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je vais me battre pour que vous ayez le droit de le dire.» Si ceux qui nous gouvernent pouvaient en prendre de la graine, il y aurait moins de tensions dans nos sociétés.
Un seul mot… Tu connais la suite.
Bien fraternellement et confraternellement à toi.
Le 16/07/2010