Ce texte avait déjà été publié trois jours après l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire, mais pour des raisons techniques regrettables il avait disparu du site.
Le voici de nouveau, pour ceux qui n'avaient pas eu l'occasion de le lire.
LA HONTE QUI NOUS VIENT DE CÔTE D’IVOIRE
Un confrère français écrivait il y a quelques années, à propos d’un chef d’État qui avait utilisé son armée pour réprimer brutalement son peuple : « On peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’asseoir dessus. X (le chef d’État en question) semble démentir l’adage et trouver même la situation confortable. »
Remplaçons ce X par Laurent GBAGBO, et nous aurons un aperçu de ce qui se passe depuis quelque temps en Côte d’Ivoire, mais pour combien de temps encore ? Car s’il fait actuellement le fier-à-bras, c’est probablement parce qu’il a amené son armée – en tout cas la fraction radicale de celle-ci représentée par quelques hauts gradés félons – à lui faire allégeance. Mais, maintenant que la communauté internationale, à la quasi unanimité, a condamné le putsch électoral qu’il a tenté de perpétrer, où cela va-t-il le mener ? Que fera cette armée quand l’impasse dans laquelle il semble désormais irrémédiablement engagé va rendre sa situation absolument intenable ?
Un boulanger roulé dans la farine
Feu COLUCHE s’était rendu célèbre avec son fameux sketch « C’est l’histoire d’un mec… » Transposons la formule à la Côte d’Ivoire et à son histoire tumultueuse des dix dernières années, et on peut alors écrire : « c’est l’histoire d’un mec, Laurent GBAGBO, qui se croyait tellement fort pour avoir roulé tout le monde dans la farine, qu’il a fini par se faire rouler lui-même rouler dans la farine. » Il ne peut même pas réclamer de droits d’auteur pour ce qui paraissait jusqu’à présent être sa spécialité exclusive. En Afrique, on a l’habitude de dire : « 99 jours pour le voleur, un jour pour le patron ! » Car, voilà un monsieur qui a participé activement à tout les coups tordus qui ont émaillé l’histoire de la Côte d’Ivoire depuis 1999. Qui, après une élection contestée, s’est installé au pouvoir pour cinq ans, mais a effectué un deuxième mandat en toute illégalité, puisque non issu d’une élection, qu’il a tout fait pour retarder le plus longtemps possible.
Des erreurs de débutant
À posteriori M. GBAGBO doit regretter amèrement d’avoir accepté d’organiser ces élections qu’il vient de perdre, et sans doute beaucoup plus d’avoir laissé OUATTARA y participer. Peut-être pour essayer de se racheter d’avoir contribué à bloquer la situation politique dans le pays lorsqu’il avait fait le siège de feu Robert GUÉÏ lors du fameux et fumeux débat sur le « et » et le « ou ». Il avait réussi à convaincre feu l’ancien Président d’inscrire dans la Constitution que pour être candidat à la présidence de la République il faut être « Ivoirien de père et de mère », au lieu de « Ivoirien de père ou de mère » qui avait la faveur du chef de l’État d’alors.
Le concept d’ivoirité, c’est vrai, n’est pas la marque de fabrique de GBAGBO, mais il avait pesé de tout son poids pour le faire appliquer. Son revirement récent sur la question semble avoir eu pour origine la certitude qu’il avait – ou qu’on lui a inculquée – qu’il gagnerait l’élection au premier tour. Car plusieurs sondages réalisés ces derniers temps – pour les besoins de la cause ? – ne laissaient subsister aucun doute dans son esprit : il l’emporterait sans coup férir. D’où sans doute la certitude qu’il assénait comme un leitmotiv pendant la campagne du premier tour : « Il n’y rien en face ! », persuadé que sa popularité était telle qu’il allait tout écraser sur son passage. C’est probablement pour toutes ces raisons qu’il a fini par accepter d’organiser les élections. Et c’est là que, pour la première fois de sa vie, le boulanger s’est… laissé rouler dans la farine. Première erreur.
Deuxième erreur : il s’était convaincu – ou on l’avait convaincu – qu’au pire, si deuxième tour il devait y avoir, il écrabouillerait son adversaire, probablement Henri BÉDIÉ, dont l’impopularité est patente. Finalement, quand il s’est retrouvé face à ADO, il ne pouvait plus décemment utiliser l’argument de la « nationalité douteuse » de ce dernier, puisque c’est lui qui, sous la pression de Thabo MBEKI, l’avait remis en selle ; alors, au lieu de mener une campagne programme contre programme, il n’a développé qu’un seul argument, convaincu que le petit peuple allait le boire comme du petit lait : OUATTARA est le seul responsable de tous les malheurs et de tous les mauvais coups politiques dans le pays depuis 1999, du putsch contre BÉDIÉ à la rébellion de 2002, en passant par… l’assassinat de Robert GUÉÏ. Seulement l’historien qu’il est (ou qu’il croit être) et qui se proclame à l’envi bête politique a fait fi de cette assertion prémonitoire d’Abraham LINCOLN : « On peut tromper tout le peuple une partie du temps ; on peut tromper une partie du peuple tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »
Erreur suprême : avoir usé et abusé de la méthode Coué, en répétant inlassablement et en se convainquant que l’alliance des houphouétistes du RHDP ne bénéficiera jamais à OUATTARA. Il n’a cessé d’essayer d’enfoncer un coing entre ADO et BÉDIÉ en assénant jusqu’à plus soif que c’est OUATTARA qui a exilé l’ancien chef de l’État, et c’est lui GBAGBO qui l’a ramené. Seulement il a oublié que cette alliance, scellée depuis cinq ans, n’était pas une simple alliance de circonstance et que, malgré les querelles passées sur l’ivoirité, les héritiers du « Vieux » pouvaient jeter les rancunes à la mer afin de sauver l’héritage du « Père de la Nation » menacé par celui qui l’avait toujours combattu avec acharnement. Résultat : les reports des voix de BÉDIÉ vers ADO ont été massifs.
« Les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre »
Cet adage répond parfaitement à la question que tout un chacun doit incontestablement se poser à travers la planète : comment est-ce que le camp GBAGBO a pu faire cette monumentale connerie – excusez le terme mais il traduit parfaitement la situation – en posant cet acte d’une stupidité incommensurable qui a consisté à arracher des mains du porte-parole de la Commission Électorale Indépendante (CEI) les résultats partiels du scrutin, et ce en mondovision ? Un peu comme un braquage effectué à visage découvert en direct devant le monde entier. Dès lors le crime (la reconnaissance implicite de la défaite) était signé de façon irrémissible. Les deux pieds nickelés du candidat de La Majorité Présidentielle auraient pu agir avec plus de discrétion ou, mieux, laisser le préposé donner les résultats, tout en indiquant qu’ils n’étaient pas d’accord avec ces résultats ; ils auraient pourtant dû savoir que s’ils avaient agi ainsi et laissé le soin au Conseil Constitutionnel (contrôlé par des proches de leur candidat) d’invalider ces résultats en les justifiant, cela aurait jeté le doute dans beaucoup d’esprits quant à l’élection d’ADO.
Au lieu de ça, ils ont confirmé cet adage qui veut que « les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre », puisque le Conseil Constitutionnel en a rajouté dans la bêtise en annulant les votes dans sept régions du Nord du pays, alors que le candidat GBAGBO n’avait introduit des recours en annulation que dans trois régions. C’est le lieu de dire : « heureusement qu’ils ont fait toutes ces conneries », car elles n’ont fait que conforter la réalité de la victoire de M. OUATTARA. Déjà, l’instauration par le Président sortant et sorti du couvre-feu pour des raisons oiseuses avant le deuxième tour cachait mal des intentions frauduleuses.
Que ce monsieur reconnaisse sportivement sa défaite et se retire avec élégance, avant qu’on ne lui botte les fesses. Car en s’arc-boutant dans son entêtement, il risque de provoquer une guerre civile aux conséquences incalculables pour son pays, et par extension pour toute la sous-région. En arriver à cette extrémité serait la preuve que malgré ses proclamations nationalistes il n’aime pas son pays. Pour sauver son pays et son peuple, un vrai nationaliste accepterait de se retirer, même s’il a gagné, ce qui n’est pas le cas. Au lieu de ça, probablement otage des extrémistes de son camp, M. GBAGBO rejoint le camp des usurpateurs comme MUGABE et Mwai KIBAKI qui, selon la formule du politologue camerounais SHANDA TONME, utilisent « nationalisme et souveraineté comme alibis des autocraties obscurantistes. » Cela a marché pendant longtemps, mais maintenant ça ne prend plus : non seulement le disque est usé, mais une vérité a fini par s’imposer : un satrape restera toujours un satrape car, chassez le naturel et il revient au galop. Surtout un prétendu saint, dont le mandat a été émaillé par des scandales révoltants : les centaines de milliards de francs de la filière cacao qui ont disparu, et qui ont coûté la vie au journaliste français Guy André KIEFFER, liquidé parce qu’il cherchait à savoir… ; les 143 milliards d’indemnités du « Probo Koala » qui, au lieu d’être remis aux victimes des déchets toxiques, ont alimenté les comptes en banque de pontes du régime, au détriment du petit peuple dont on prétend défendre les intérêts.
Qu’on arrête de nous ressortir l’argument trop rabâché de la souveraineté nationale. Quand on est sourcilleux sur ce point, on ne signe pas des accords comme ceux de Ouagadougou, qui stipulaient que ce sont les Nations Unies qui valideraient in fine le résultat des élections, (pour éviter le tripatouillage des résultats) pour les dénoncer quand les résultats vous sont défavorables. Il ne faut pas oublier que ces élections ivoiriennes sont les plus chères de l’histoire (300 millions d’euros) ; il est donc inadmissible que tous ces sacrifices soient passés en perte et profit pour faire plaisir à un individu qui pense que la politique est une clownerie permanente.
Heureusement que l’Afrique se résume de moins aux pitreries ivoiriennes. À deux pas de la Côte d’Ivoire, la Guinée, que l’on croyait perdue à jamais pour la démocratie vient d’administrer une remarquable leçon de sagesse au monde. Sans oublier l’Union Africaine qui semble enfin comprendre que les fossoyeurs de la démocratie sur le continent ne nous amusent plus.
Et puis, comment ne pas saluer la retenue du peuple ivoirien ? Il fut un temps où M. GBAGBO mettait dans la rue des dizaines des milliers de ses partisans pour défendre son régime. Que ceux-ci, dans leur immense majorité, ne se soient pas manifestés pour défendre leur souveraineté que M. GBAGBO prétend menacée parce qu’il a perdu loyalement les élections est un signe dont il ferait bien de tenir compte. A bon entendeur…
Samuel MBAJUM
Le 06/01/2011