La posture antidémocratique, irresponsable voire criminelle adoptée par le Président sortant n’a surpris que ceux qui avaient la naïveté de croire en ses proclamations démocratiques. En ce qui me concerne, j’avais perçu une prémonition dans la réponse qu’il avait donnée (sur un ton sans réplique) à un journaliste du
Journal du Dimanche qui lui demandait en insistant, après le premier tour, ce qu’il ferait s’il venait à perdre : «
Je n’envisage pas de perdre ! », avait-il lâché sèchement. Il savait qu’il allait perdre, pour des raisons que j’avais expliqué dans ma précédente analyse consacrée à ce scrutin,
[1] et annonçait ainsi qu’il ne céderait pas le pouvoir. J’y expliquais pourquoi la présence d’Alassane OUATTARA au second tour était une très désagréable surprise pour lui, et que la haine viscérale que sa femme Simone et lui éprouvent pour ce dernier est telle que l’idée de lui laisser le fauteuil présidentiel est tout simplement inacceptable : dans ces conditions ils étaient prêts à tout pour lui barrer la route, y compris en sacrifiant tout le pays, nonobstant le choix démocratique des Ivoiriens.
De curieux démocrates
L’un des propos développés de long en large, et très souvent de travers par divers « analystes » et autres « connaisseurs du dossier ivoirien » et de Laurent GBAGBO a été d’asséner inlassablement que le grand mérite de ce dernier est d’avoir « amené » la démocratie en Côte d’Ivoire, pour avoir été le premier à défier le Vieux HOUPHOUËT-BOIGNY dans les urnes et à l’avoir contraint à ouvrir le pays au multipartisme. Admettons, et mettons cela à son crédit. Mais, son combat pour la démocratie était-il au bénéfice de tous les Ivoiriens, ou n’était-il pas finalement destiné à lui permettre d’assouvir ses ambitions personnelles, et rien que ça ? La manière dont il s’est comporté depuis sa défaite électorale apporte une réponse éclatante à cette question. Son combat semble avoir été de dire : puisque j’ai été le précurseur, je peux préempter la Côte d’Ivoire, sur laquelle j’ai un titre foncier. Les caisses de munitions trouvées à la présidence de la République et les caches d’armes mises à jour un peu partout dans Abidjan et le reste du pays sont la preuve qu’il n’a jamais eu l’intention de quitter le pouvoir en cas de défaite. Un adage bien connu dit que la bouche qui a tété n’oublie jamais le goût du lait. Apparemment M. GBAGBO a choisi de s’approprier l’esprit de cet adage, et de le transposer sur le plan politique ; ce qui donne : « les fesses qui se sont posées sur un trône n’oublient pas le confort du pouvoir. » Le mot trône convient parfaitement à la situation, puisque ce monsieur a pris le fauteuil présidentiel pour un trône sur lequel, en Afrique, on n’accède dans des conditions normales conformes à la tradition que par un cheminement qui procède du droit divin, le roi ou le chef étant désigné ad vitam aeternam à la mort de son père. Cela fait partie de nos traditions, dans les pays où les chefferies traditionnelles existent depuis des siècles ; au passage je suis contre ceux qui, par un snobisme et un mimétisme culturels imbéciles estiment qu’il faut supprimer celles-ci. Qu’on les adapte au contexte de notre siècle, pourquoi pas, mais pourquoi les supprimerait-on ?
M. GBAGBO a donc sans doute cru, depuis son élection d’ailleurs contestée de l’an 2000 –élection antidémocratique au passage, puisqu’il avait déjà écarté du scrutin ses deux rivaux les plus sérieux, BÉDIÉ et OUATTARA – qu’il détenait désormais un pouvoir de droit divin. D’ailleurs, faut-il s’en étonner ? Il s’est enfermé (sous l’influence, semble-t-il, de sa femme Simone) dans une bulle mystico-religieuse dirigée par des gourous de sectes ultra conservatrices et ultra réactionnaires américaines, qui n’ont cessé de leur marteler qu’ils n’avaient aucun souci à se faire quant à leur avenir car Dieu les a choisis pour diriger la Côte d’Ivoire sur laquelle ils ont une responsabilité messianique. Sans oublier qu’il s’est également d’activistes de ce groupuscule de l’extrême dure française qu’est le GUD. Drôle de nationaliste qui fait ouvertement commerce avec des gens qui se sont distingués en France de façon sinistre en traitant les jeunes Africains-Français (Beurs et Noirs) avec brutalité. On ne répétera jamais assez à quel point l’adage selon lequel les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre est d’un fondement redoutable. Sinon, comment comprendre qu’un homme comme GBAGBO, qui a fait des études de haut niveau, ait pu boire ces sornettes comme du petit lait, sans se demander si le dieu dont on leur parle est vraiment le Dieu de la Bible, Bible qui, paraît-il, est son livre de chevet avec Simone ? Le vrai Dieu auquel nous sommes nombreux à croire aurait-il eu besoin d’user d’un artifice aussi grotesque que de donner la victoire dans les urnes à OUATTARA avant de la lui retirer au profit du couple GBAGBO, et ce au prix du sacrifice de milliers de pauvres Ivoiriens dont le seul tort aura été de se prononcer en majorité pour l’homme à qui ils ont choisi de confier leur destinée pour les cinq prochaines années ? Rappelons que Jésus avait déjà transformé des cailloux en pains pour donner à manger à des gens qui avaient faim. Je suis donc persuadé que si Dieu avait vraiment jeté son dévolu sur M. GBAGBO, il aurait simplement transformé dans les urnes tous ces bulletins favorables à OUATTARA au profit de son adversaire. Car, comme l’a dit un chanteur zaïrois dans une de ses chansons, « Dieu n’a jamais été corrompu. »
La surprenante attitude des « intellectuels » africains
Sur le continent africain, ce drame ivoirien a eu un effet collatéral aussi surprenant qu’affligeant. Il a servi de révélateur à la terrible tragédie que vit l’Afrique aujourd’hui. Et c’est grave, Docteur ! Car la très grande majorité de ceux qui devaient dans cette affaire contribuer de façon décisive à la régulation de ce que les Africains doivent désormais donner comme image positive d’un continent en phase avec son temps ont plutôt largement et gravement contribué à nous infantiliser encore un peu plus. Je veux parler de quelques gens de médias (je préfère ne pas dire des journalistes car les vrais, dans nos pays francophones surtout, sont si peu nombreux), mais surtout de ceux qu’on appelle, ou qui se disent des « intellectuels ». Mon confrère Jean-Baptiste PLACCA a dit ce qu’il pense de ces derniers il y a quelques semaines sur RFI dans une chronique dont je partage entièrement les propos ; on peut en tirer comme quintessence qu’une sorte de crise d’adolescence – disons plutôt crise de sénescence précoce – s’est emparée de ces messieurs-dames qui ont investi les médias internationaux au cours de cinq derniers mois pour soutenir GBAGBO, en se livrant à un pathétique concours de propos débiles dans des analyses affligeantes d’imbécilité ; mes propos peuvent paraître très durs mais ce qui me met vraiment en colère est qu’ils prennent bêtement faits et cause pour un camp, sur la base de principes généraux, sans avoir cherché à prendre une connaissance approfondie de tous les éléments du dossier avant de se prononcer. Le prétexte tout trouvé pour justifier leur est que SARKOZY avait donné un ultimatum à GBABGBO pour quitter le pouvoir, comme si ce dernier était un sous-préfet français. Argument spécieux, car ce sont les Ivoiriens qui ont choisi OUATTARA et non M. SARKOZY. Certains parmi les plus sérieux par leur personnalité ont eux l’honnêteté d’effectuer un intelligent rétropédalage par rapport à leur prise de position antérieure qui ne souffrait aucune concession.
L’impression extrêmement préjudiciable qui en sort est que beaucoup d’entre eux ont adopté dans cette tragédie ivoirienne des postures qui tendent à prouver que l’Afrique est sur le point de perdre tous ses repères, et que les Africains finalement ne savent pas ce qu’ils veulent. Tout à leur masturbation « intellectuelle », à leur gesticulation infantile, ils ne se sont même pas rendus compte que les médias occidentaux qui leur ouvrent à volonté leurs antennes veulent seulement se donner bonne conscience, en se disant dans leur for intérieur : « Que voulez-vous que nous on y fasse ? C’est une affaire entre nègres. Et puis vous savez, ces Africains seront toujours d’éternels grands enfants ! » On a parlé d’un gigantesque complot de l’Occident et de la communauté internationale contre le nationaliste ombrageux GBAGBO. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le monde entier, à deux ou trois exceptions près se serait ainsi ligué contre un seul homme. Alors GBAGBO plus nationaliste que même MANDELA ? Infantilisme, quand tu nous tiens… Pour une fois que même l’Union Africaine a eu le courage de se prononcer très majoritairement contre un Président sortant battu…
N’eut été la gravité de la situation et du côté particulièrement dramatique de cette crise ivoirienne, j’aurais pu encore leur accorder le crédit de la simple mauvaise foi. Mais quand cela tourne ouvertement à la malhonnêteté intellectuelle, surtout quand celle-ci débouche sur un soutien d’une opération de destruction d’un pays en montant les populations les unes contre les autres, cela devient – n’ayons pas peur des mots – une complicité criminelle. Le fait que dans leurs élucubrations un individu (il ne mérite aucun respect de ma part) comme Rolland DUMAS en se plaçant sur la même longueur d’ondes qu’eux a pu leur faire croire qu’ils sont du côté du droit ; cela confère plutôt à sa présence dans cette galère une circonstance aggravante. M. DUMAS a été président du Conseil Constitutionnel en France ; il est juriste, et il sait mieux que quiconque que lorsque le Conseil Constitutionnel invalide les résultats électoraux à l’échelle de ce qui s’est fait au détriment de OUATTARA en Côte d’Ivoire (570.000 voix rayées d’un trait de plumes), il doit impérativement organiser un nouveau scrutin dans les circonscriptions invalidées. Et qu’avons-nous entendu de la bouche de M. DUMAS et de son alter ego VERGÈS ? « Recomptons les votes ! », sans dire clairement et sans ambages qu’on va faire ce recomptage en y incluant ces 570.000 suffrages. Une attitude digne des Pieds Nickelés ! Or cette décision a été d’autant plus révoltante qu’elle revenait explicitement à exclure purement et simplement la quasi-totalité des Ivoiriens des régions du Nord du deuxième tour du scrutin, en somme à les considérer comme des non Ivoiriens. Les apprentis sorciers qui ont pris cette décision et ceux qui s’en sont fait les complices en ont-ils seulement mesuré les conséquences pour la cohésion nationale ?
Une indignation bien sélective
L’argument brandi par ceux qui ont soutenu GBAGBO contre vents et marées est que la Côte d’Ivoire est un pays souverain, que c’est le Conseil Constitutionnel qui est habilité à proclamer les résultats de l’élection présidentielle… Soit ! Ont-ils seulement pris connaissance de tous les éléments de ce dossier ? Lorsqu’un chef décide d’aliéner une parcelle de la souveraineté nationale comme l’a fait M. GBAGBO en signant les deux accords de Pretoria et l’accord de Ouagadougou stipulant sans ambages que ce sont les Nations Unies qui doivent in fine valider le résultat du scrutin présidentiel, il doit assumer pleinement cette décision, même si elle lui est défavorable ; surtout que ce sont les acteurs politiques ivoiriens, GBAGBO en tête, qui ont librement sollicité l’implication de l’ONU dans leur élection. Peut-être pensait-il pouvoir rouler la communauté internationale dans la farine. Raté !... Que ceux des Africains qui poussent des cris de vierge effarouchée prennent exemple sur l’Union Européenne, à qui les pays membres ont transféré une partie de leur souveraineté, et qui leur impose des décisions supranationales dans un certain nombre de domaines.
Le fait même que M. GBAGBO ait pris M. VERGÈS comme avocat était le signe implicite qu’il savait que sa cause était désespérée ; ce dernier ne passe-t-il pas pour l’avocat des causes perdues ? Au fait, quel message ont voulu passer aux dictateurs qui gouvernent en Afrique cette « intelligentsia » africaine qui a soutenu mordicus GBAGBO ? Depuis une vingtaine d’années, le principal problème de l’Afrique, qui freine son développement et la précipite au bord du gouffre et de la guerre civile, relève de l’obstination de la plupart des chefs d’État à instaurer dans leurs pays respectifs des régimes ploutocratiques et prédateurs spécialisés dans l’organisation d’élections truquées pour s’accrocher le plus longtemps possible au pouvoir, tout en affamant sans vergogne leurs peuples. Si GBAGBO avait eu gain de cause, il y a fort à parier que tous les potentats actuellement au pouvoir sur le continent y resteraient désormais ad vitam aeternam ; pire, certains auraient même pu être tentés de modifier leur constitution pour institutionnaliser une présidence à vie, sans élection, et même en transmettant le pouvoir par filiation après leur mort. N’oublions pas que depuis 1960 l’Afrique, surtout francophone, a tenté toutes les expériences antidémocratiques, passant du multipartisme au parti unique, puis à la modification à répétitions de la constitution, tantôt pour limiter le mandat à deux, tantôt pour le rendre illimité… Plus pervers, on a instauré le partage du pouvoir entre le président sortant battu dans les urnes avec le vainqueur qui se voit contraint d’accepter le rôle de Premier Ministre (Zimbabwe, Kenya), scénario que certains ont envisagé d’appliquer en Côte d’Ivoire.
Des analystes de tous poils nous ont fatigués ces dernières semaines avec des déclarations à l’emporte pièce présentant GBAGBO comme un guerrier, un chef, un nationaliste ombrageux prêt à mourir les armes à la main comme un ALLENDE (les faits ont prouvé que c’est une insulte à la mémoire du Président chilien) en offrant son corps en martyr à son pays. Il s’est révélé un minable dictateur aux petits pieds. « Ne me tuez pas ! », aurait-il lancé piteusement à ceux qui l’ont cueilli comme un fruit pourri, comme l’avait annoncé le Président OUATTARA il y a plusieurs semaines. Je savais qu’il effectuerait cette sortie pitoyable lorsque je l’ai entendu sur LCI deux jours avant sa capture répondre au journaliste qui lui demandait s’il pense quelquefois à la mort : « Oh, comme tout le monde », avait-il répondu sans conviction, avant de lâcher d’une voix sans équivoque : « Mais j’aime la vie, hein ! J’aime la vie. »
Je terminerai mon propos en évoquant le débat sur le sexe des anges qui a consisté à demander si la France avait le droit de bombarder le palais de M. GBAGBO et de se mêler de sa capture. Si l’ONUCI et Licorne n’étaient pas intervenues, en application d’une résolution du Conseil de Sécurité, combien d’Ivoiriens auraient été tués entre son arrestation et maintenant ? Je salue à cet égard la position courageuse de l’artiste Alpha BLONDY dans cette affaire, lui le soutien ardent de GBAGBO, qui a rappelé que la France, qu’il a critiquée par le passé, a cette fois sauvé son pays d’un drame atroce. Sans verser dans la dialectique de l’œuf et de la poule, le Président sorti porte la responsabilité première dans tous les massacres qu’il y a eu dans le pays ces derniers mois, car sans son entêtement il y aurait certes eu quelques règlements de comptes sporadiques, mais certainement pas les massacres que les organisations des droits de l’homme ont dénoncés dans l’Ouest du pays, et ceux qui se sont déroulés à Abidjan. Une enquête minutieuse et impartiale devra établir sans détour les responsabilités, et les auteurs châtiés à la hauteur de leurs actes, quel que soit le camp auquel ils appartiennent. Le Président élu s’est prononcé sans ambages sur ce sujet. Et certains commencent déjà à faire son procès en l’accusant d’avoir fait massacrer des partisans de son malheureux ( ?) adversaire.
J’ai entendu avec tristesse des voix s’indigner de l’humiliation qu’on aurait fait subir à M. GBAGBO en le montrant en maillot de corps, en train d’éponger la sueur sur son visage et ses aisselles à l’Hôtel du Golfe. Ceux qui se sont exprimés à ce sujet ont semblé se montrer plus sensibles à cette image, somme toute banale, qu’à la douleur de toutes ces centaines de familles qui ont perdu des parents à cause de lui. Cette indignation sélective m’a d’autant plus attristé que lorsque je pense à ce qui serait arrivé à M. OUATTARA si c’est lui qui avait eu le malheur de tomber entre les mains de Laurent et Simone GBAGBO, eu égard au degré de la haine qu’ils éprouvent à son égard, j’ai froid dans le dos. Et puis cette indignation me rappelle étrangement le génocide de 1994 au Rwanda : le gigantesque massacre, souvent à la machette, de 850.000 Tutsis et Hutus modérés s’était opéré dans l’indifférence générale ; en revanche, lorsque le choléra avait tué 50.000 Hutus, dont une grande majorité de génocidaires dans les camps de Goma au Zaïre quelques jours après, le monde entier s’en était ému.
Non seulement l’image de ce triste sire suant à grosses gouttes mais ne montrant aucune trace physique de maltraitance ne m’a pas choqué, mais je l’ai même trouvée salutaire. En ce sens qu’elle pourrait servir de catharsis pour tous nos dictateurs, en leur remettant à l’esprit cet adage que les riches et les puissants oublient trop souvent : « Si haut placé que soit le trône sur lequel nous sommes assis, nous ne sommes jamais assis que sur notre cul. »
Espérons donc qu’en fin de compte de cette tragédie ivoirienne puisse sortir un bien pour l’Afrique. Et surtout si la « Commission vérité et réconciliation » promise par Alassane OUATTARA permet de connaitre la vérité les responsabilités réelles de faits troublants qui se sont déroulés dans ce pays depuis 2002, et pour lesquels on a lancé des accusations basées sur des déductions rapides. Par exemple sur la mort de BOGA DOUDOU, ministre de l’Intérieur de GBAGBO en 2002…
Samuel MBAJUM
[1] Voir :
La honte qui nous vient de Côte d’Ivoire.